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 LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE

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aristee
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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 5 Nov - 11:09

CHAPITRE 1


LE 10 Novembre 1999

Je m’appelle Pierre Duchêne.
Je peux maintenant me permettre de le dire, à 23 ans,docteur en droit, 1 mètre 84, 78 kilos, un visage viril, les filles étaient dans mon sillage, comme les dauphins accompagnant les bateaux.
Oui, je peux me permettre de le dire, car je parle d’une époque récente (Cinq mois), mais hélas révolue : J’étais un jeune homme séduisant qui attirait deux générations de femmes. Les jeunes, pour elles mêmes, et les mères, pour leurs filles……avec un inavouable espoir personnel.
Il ne s’est pas produit une catastrophe universelle. Non. Un simple, un tout bête accident d’auto.
4 jours de comas, trois mois et demi d’hospitalisation agrémentés de 5 opérations.
Mes dernières grandes vacances ont été occupées, mais pas comme je l’avais envisagé.
J’en suis sorti. Pas quoi de me plaindre me dit-on, puisque j’ai survécu. Ah ? Bon ! Alors,je vais essayer de ne pas me plaindre. Mais quand même !!
J’avais trouvé, pour la rentrée, un job dans le contentieux d’une multinationale. Tout était pour le mieux. Avant.
C’est lundi prochain que je devais commencer à travailler. Bien sûr, c’est tombé à l’eau. Alors, pour faire quand même quelque chose, j’ai décidé d’écrire. Je ne crois pas être doué dans ce domaine, aussi, je vais faire le plus simple. Je vais écrire, sans avoir recours à l’imagination. Je vais parler de moi. En toute simplicité. Il parait que lorsque l’on écrit, on parvient à ne plus trop penser à ses problèmes. C’est possible. Mais comme précisément je vais parler de mes problèmes, cela me semble être un cercle vicieux. Nous verrons bien.

D’ailleurs,je n’ai pas un grand choix de distractions. Mes pattes folles ne me permettent pas d’aller me promener. La nature est finalement bien faite, car si je pouvais physiquement aller me promener, je ne le ferais quand même pas. Ce sera compris plus loin.
J’ai dit au début que j’avais les traits virils. En fait,sur ce point, je n’ai rien perdu, bien au contraire. J’ai vraiment « une gueule » !! Il me manque peut être le bandeau de borgne des corsaires. (Mes yeux ont été épargnés), et une boucle d’oreille, mais j’ai une magnifique balafre qui part de la gauche de mon front, et, en une gracieuse courbe,des plus harmonieuses, va rejoindre le dessous du menton à droite. Cet arc rougeoyant est du plus artistique effet, pour un pur esthète….que je ne suis pas. Par ailleurs, mon nez jadis droit et bien proportionné, semble avoir été courbé par un fort mistral. Un très fort mistral venu de ma gauche. Alors, c’est certain, mon apparence est encore plus virile qu’avant. Enfin…Mieux vaut le dire franchement : Je suis devenu affreux.
Je suis en train de me demander si je ne suis pas, de plus,masochiste. Écrire sur moi, à la rigueur. Mais alors, j’aurais du parler de mes années fastes, jusqu’à l’accident.
Mais je n’en ai pas envie.je préfère me cantonner à mon nouvel état.
J’ai peut être une explication à ce qui peut sembler incompréhensible.La vie que je menais était celle de tout le monde. Bien sûr, j’avais été un peu plus gâté par la nature que beaucoup d’autres, mais, quoi ? Les différences, avec mes copains, n’étaient tout de même pas énormes.
Là, je viens carrément de changer de monde. C’est dans un univers tout nouveau que ce banal accident vient de me faire entrer. Celui des handicapés.
Jamais, je ne remarcherai normalement. Je boiterai des deux jambes, mais plus à droite.
Je me suis vu marcher, hier en me regardant dans la psyché de ma mère. Curieuse impression. J’avais tout à la fois envie de rire et de pleurer. Je crois qu’aucune personne normale ne peut ressentir ce qui m’est tombé dessus hier. Cette lutte entre le rire et l’envie de pleurer était atroce, et s’est terminée par la victoire des pleurs par K.O. Oui, par K.O.Exit le rire !!!
( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 5 Nov - 12:54

Oh super contente de te lire Aristee, c'est un très grand plaisir.

Nous allons suivre ton personnage accidenté, je devine qu'il a plein de choses à raconter....

J'espère que tu vas bien.

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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 5 Nov - 13:58


Bonjour Aristee,

je vais donc reprendre ma lecture quotidienne avec un plaisir non dissimulé.
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aristee
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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Sam 6 Nov - 7:59

C’était tellement ridicule ce grand bonhomme, qui non seulement boitait (Cela, ce n’était rien) mais se déhanchait maladroitement pour mettre un pied devant l’autre. J’allais, je crois, en faire rire beaucoup. Et voilà pourquoi, comme je l’ai dit plus haut : Si je pouvais aller me promener,je ne le ferais pas. Faire rire à ses dépens, est une chose atroce.
Ma mère me dit que j’allais prendre l’habitude, et qu’il ne me restera plus qu’une légère claudication. Mais ses yeux démentaient les mensonges de sa bouche.
Bien sûr, il y a toujours deux façons de voir les choses. C’est la classique histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. Evidemment,dans mon cas, on peut difficilement trouver un élément positif dans l’accident qui fait de moi, un handicapé lourd. Mais pourtant si. Je vous l’ai dit :On peut toujours.
Auparavant, je faisais partie d’un troupeau de quasi clones.Finalement, même si j’étais assez beau, peu de choses me distinguaient des autres. Tandis que là, je suis vraiment un être à part !
Et le fait d’être un être à part, m’amène à faire ce que je n’aurais jamais fait.
Je n’aurais jamais eu l’idée de commencer ce récit de ma vie. Au moment où je trace ces lignes, je ne sais toujours pas ce que la vie m’apportera, mais j’ai l’intime conviction, que mes particularités physiques, vont avoir pour moi des conséquences, la plupart désagréables, je n’en doute pas, mais qui vont me différencier des autres. Alors,pourquoi ne pas essayer de tirer un petit avantage d’une situation désagréable ?Si j’ai la force de conserver assez de détachement, assez d’humour pour relater les épisodes sortant de l’ordinaire qui vont jalonner ma vie d’un homme « pas comme tout le monde ».
Je ne me fais pas d’illusion. Ce n’est pas parce que je suis devenu laid et infirme, que je vais avoir quelque chose d’exceptionnel à raconter chaque jour. Non. Ce cahier que je commence aujourd’hui, restera dans mon tiroir, durant des semaines et des mois peut-être sans en sortir. En écrivant tout les jours, je sais que je finirais par me lamenter sur mon sort. Non. Je n’écrirai dans ce cahier que lorsqu’un évènement de quelque importance sera survenu. Ce ne sera pas un journalier.
Avant de le ranger dans le tiroir de ma table de nuit, je vais donner quelques précisions sur mon entourage.
Avant mon accident, il avait été prévu que je quitterais le cocon familial. Désormais, il n’en est plus question. Je vais rester chez mes parents dans un petit village du Vaucluse.
Je ne crois pas l’avoir mentionné, mais je ne suis pas responsable de mon accident. Un automobiliste qui venait de ma gauche, et qui de surcroit sortait d’un chemin de terre à vitesse excessive est venu me heurter.La compagnie d’assurance m’a versé une provision, pour éviter que je ne me constitue partie civile. Je sais que je vais rester avec un taux d’I .P.P.( Incapacité Permanente Partielle) assez importante, et compte tenu de mon âge, je percevrai des indemnités importantes. Tout ceci pour dire,que pour l’instant, les problèmes matériels ne se poseront pas pour moi. En somme, à 23 ans, je suis déjà retraité. Quelle chance !! Non ???

CHAPITRE 2

Le 12 Mars 2002

Cela fait 4 mois que je n’ai pas sorti ce carnet de mon tiroir, pour relater un évènement. C’est tout simplement parce qu’il n’y avait rien eu de marquant.
Avant de dire pourquoi je reprends aujourd’hui ma pointe Bic, je vais tout d’abord indiquer ce qui s’est passé ces quatre derniers mois.
Mes pensées ont tourné autour de deux problèmes principaux .L’un concernait l’esthétique,l’autre, le domaine matériel
La chirurgie classique, ne pouvait plus rien pour moi. J’ai donc résolu d’aller consulter deux chirurgiens esthétiques. Comme je ne veux pas être uniquement négatif, je vais reconnaitre qu’à peu de chose près, ils m’ont dit la même chose. Ils ont été honnêtes.
En ce qui concerne mon nez, il n’y avait pas de problème. Ils pouvaient lui redonner exactement sa forme de naguère.
Pour ma balafre, ils se faisaient forts de l’atténuer énormément, et surtout, ils étaient certains de lui faire perdre cet aspect viande crue, qui était l’élément le plus disgracieux, pour utiliser un euphémisme (il faudrait dire: repoussant).
En revanche, en ce qui concerne mon déhanchement, et ma « claudication bilatérale », ils se déclaraient honnêtement incapable d’y changer quoique ce soit.
Si l’on demandait à des hommes normaux :
« Imaginez que voussoyez dans l’état de Pierre Du chêne. La chirurgie esthétique vous établit le bilan ci-dessus. Que faites-vous ? »
Je suis persuadé que la totalité des personnes interrogées répondraient :
« Il faut faire ce qu’il est possible de réaliser, et à tout le moins, récupérer un visage à peu près normal »
J’ai réfléchi à ce problème. Et je suis arrivé à la conclusion qu’il était préférable de rester comme je suis. Puisque je ne pouvais pas redevenir un homme normal, je préférais rester nettement dans la catégorie qui était maintenant la mienne : Celle des handicapés lourds, complètement en marge des gens normaux.
Le second problème qui m’a occupé l’esprit,est plus terre à terre. J’ai déjà touché, et surtout, je vais toucher, des assurances, un capital important. Mais d’une part, les simples revenus de ce capital, même bien placé, ne me permettront pas de vivre décemment, et d’autre part, je voudrais avoir une activité. Ceci était clair dans mon esprit .Pas question d’être un oisif. En revanche, quelle activité pouvais-je exercer ? C’est là que réside la difficulté.
Je ne voudrais pas d’un emploi de salarié.Vis-à-vis de mes collègues et surtout de mes supérieurs, je serais dévalorisé et je n’aurais aucune chance d’accéder à un poste important. Vous voyez une société nommer à un poste important un type comme moi, que l’on ne pouvait regarder sans ressentir un malaise ?
Donc, pas d’emploi salarié.
Il faudrait par conséquent, que je devienne mon propre patron. Mais le problème reste le même.Un patron doit voir sa clientèle (Cela ce n’est pas grave) mais il doit aussi être vu par elle. Et elle risque de s’enfuir en courant….. Comment prospérer dans ces conditions ?
Si j’ai pris une décision en ce qui concerne une opération esthétique, je n’ai pas trouvé de solution pour mon activité professionnelle.
Et j’en viens à ce qui me fait reprendre mon carnet aujourd’hui.
( A suivre)
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Anne
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Sam 6 Nov - 11:26

Dur si jeune de se voir ainsi défiguré alors que la vie n'est pas son balbutiement.

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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Dim 7 Nov - 8:43

Je l’ai dit : Je n’étais en rien responsable de l’accident qui est survenu.
Un chauffard, sortant d’un chemin privé à grande vitesse, et venant de ma gauche de surcroit, est venu violemment heurter mon véhicule. Je n’ai jamais voulu le voir, ni même savoir qui il était. Je n’avais eu affaire qu’à ses assureurs, et m’étais bien gardé de poser une seule question à son sujet. Ce criminel avait brisé ma vie, et je ne voulais pas qu’il y entre, même une seule seconde.
Ce matin, j’étais devant mon ordinateur,consultant une énième fois les pages jaunes, dans l’espoir qu’une idée d’activité me serait donnée, lorsque ma mère vint me dire « Qu’un monsieur me demandait »
Avec un long soupir,comme chaque fois que je devais me lever et faire l’effort de marcher, je me mis péniblement droit et de mon harmonieuse démarche tenant tout à la fois de celle d’un canard boiteux et d’une écrevisse saoule, je me dirigeais vers le salon.
Un homme, qui était resté debout, élégant, les mains derrière le dos, et, cela me sauta aux yeux immédiatement, sans oreille droite et une cicatrice de trépanation sur le crâne, du même côté, vint vers moi, et se présenta.
- Yves Cafadec. Je suis le conducteur qui a provoqué l’accident dont vous avez été victime.
Il avait levé légèrement la main, prêt à serrer la mienne, mais sans en prendre lui-même l’initiative,et il attendit.
Je regardais sa main, sans tendre la mienne et lui dit.
- Je trouve votre visite saugrenue. Vous venez admirer votre œuvre ?
- Je comprends parfaitement votre réaction. Si je suis venu, c’est parce que c’était très difficile pour moi, et que m’infliger cette difficulté était la moindre des choses que je pouvais faire.
- Alors vous devez être satisfait. Vous ne pensiez peut être pas que votre « difficulté »serait aussi redoutable. Je ne suis pas beau à voir, hein ?
- Vous n’êtes pas obligé de me croire, mais lorsque je réalise mon imprudence insensée(Et cela m’arrive jour et nuit) le spectacle, pour moi, est encore bien plus affligeant.
- Pauvre monsieur !! Je vous plains très sincèrement !!
- Vous avez le droit d’ironiser à mes dépens. Je sais que vous me devez votre infirmité. Vous avez tous les droits sur moi.
- Alors,je vais user du droit que vous m’octroyez, pour vous demander de prendre congé.
Il s’inclina devant moi, et se dirigea vers la porte. Il y avait une telle dignité chez cet homme, une telle tristesse dansles yeux, que je lui dis.
- Monsieur,s’il vous plait, revenez et asseyez-vous.
Il hésita un moment et vint s’asseoir dans un fauteuil pendant que je m’installais dans un autre en face de lui.
Après un court silence, je lui dis.
- Il y aune telle disproportion entre un instant d’inattention et ses effroyables conséquences, qu’il est difficile de garder son sang froid.
- Je me suis fait 1000 fois cette réflexion. J’ai su les blessures que vous aviez subies, et j’ai toujours regretté, croyez moi, que les miennes soient injustement moins lourdes que les vôtres.
- Si je ne me trompe, vous avez perdu une oreille, et vous avez été trépané ?
- Exact. Ma trépanation est sans séquelles graves en dehors de cette cicatrice, et de quelques céphalées.
- La chirurgie esthétique pourrait facilement remédier à ces dégâts, et vous remettre dans votre état antérieur.
- Je le sais, bien sûr. Mais j’estimais ne pas en avoir le droit, avant de vous avoir vu.
- Hé bien, maintenant, vous m’avez vu. Vous pouvez vous faire remettre une oreille, et demander que la trace de votre trépanation soit atténuée.
- Mais vous-même, vous pourriez facilement vous faire redresser le nez et grandement effacer votre cicatrice.
- A quoi bon ? Sur le reste, il n’y a rien à faire. Alors, pourquoi changer un simple détail. Je préfère rester dans la confrérie des difformes. C’est clair,c’est net. Nous ne faisons pas partie du même monde. Et puis, je suis bien bon d’en discuter avec vous. C’est mon problème, qui ne regarde que moi.
- Loin de moi l’idée de vous dire ce que vous devez faire. Mais, regardez- moi ! Je fais également partie des difformes.
- Difforme,difforme !!!Cela n’a rien de comparable, De plus, cela peut se réparer facilement.
- Non. Car je ne le veux pas pour l’instant. Aussi longtemps que vous-même… ;
- Quoi ?Vous êtes venu me demander l’autorisation de redevenir un homme normal ?C’est ça ? Avec du chantage à la clef ?
- Je ne suis pas venu vous demander une autorisation, et je ne fais pas de chantage..Je suis venu pour vous connaitre. Que nous le voulions ou non, malgré la rancune que vous nourrissez à mon égard, nos vies se sont croisées en un instant fatal, et contre cela, nous n’y pouvons rien. Quelque chose nous lie,l’un à l’autre.
J’ai l’intime conviction que c’est ensemble que nous devons lutter contre notre effroyable destin commun. Et si je suis venu, c’est simplement pour vous demander si, sur ce point, nous avons une identité de pensée.
- Désolé.Désormais, je suis seul, dans un monde qui m’appartient, à moi seul, et que personne ne peut partager. Je reconnais une certaine noblesse dans votre comportement, mais il est certain que nous évoluons dans des sphères différentes. Allez vous faire opérer, et je vous souhaite une vie normale.
- Un mot encore, monsieur. Votre jugement sur nos situations respectives, n’est que partiel. Vous ne considérez que nos aspects physiques, et sur ce point, je vous l’accorde, je me sors de cet accident beaucoup mieux que vous. Vous souffrez de votre état, c’est certain.Mais pouvez- vous durant quelques secondes, vous mettre dans la peau d’un homme qui par sa faute, a porté un coup grave à l’intégrité physique d’un autre. Je porte cette plaie douloureuse en permanence. Je suppose que lorsque vous êtes couché, vous pouvez ne pas penser à vos séquelles. Personnellement, c’est en permanence que je porte cette blessure.
- Comme je vous plains !!! Et vous ? Avez-vous une idée de ce que je peux ressentir quand je me traine dans la rue et que je croise le regard plein de compassion d’un passant ? Croyez-vous honnêtement, qu’il ne s’agisse pas là, d’une blessure morale au moins comparable à tous vos sentiments de culpabilité ?
Pourquoi êtes vous venu me voir ? Vous aimeriez que je pleure sur vos malheurs ? Je suis désolé, j’ai assez à faire avec les miens. Je ne demande rien à personne. Faites-en autant.
Adieu,Monsieur.
Après m’avoir jeté un regard triste, il sortit sans un mot, et moi, je dois le dire,je n’étais pas fier de moi.
Je suis resté dans mon fauteuil durant deux bonnes heures, avant de prendre ce carnet pour lui confier mes pensées.
Il est certain que sur le plan juridique, les choses sont simples. Il y a celui qui est responsable d’un accident, et celui qui a subi un préjudice.
Mais, c’est manichéen, simpliste, et même faux.
En réalité, il s’est produit un évènement et cet évènement a fait deux victimes.
Il n’y a pas un méchant qui a fait du mal à un gentil. Je ne suis pas meilleur que lui.Il m’est arrivé de rouler à trop grande vitesse, mais j’ai eu la chance de ne pas provoquer d’accident. C’est le hasard qui est intervenu pour nous distribuer les rôles.
L’accident est donc dû à « pas de chance ». Par ailleurs lui et moi, sommes des victimes. J’ai des séquelles importantes qui m’excluent des gens normaux. Ses blessures à lui sont plus légères, mais il souffre moralement d’avoir détruit la vie d’un homme.
Sur le plan matériel, j’ai perçu une indemnité importante, lui non.
Alors si l’on fait abstraction des considérations purement juridiques,pour se placer sur un plan humain, nous sommes tout deux des victimes, et je n’avais aucun droit d’agir comme je l’ai fait avec lui.
Je pensais, que le fait d’avoir subi de graves blessures, sans en être responsable selon des lois contingentes (Car ce sont les hommes qui ont décidé des règles de priorité, qui n’ont aucune valeur universelle), me donnait des droits imprescriptibles, et m’affranchissait de tout devoir.
Quelle erreur ! Le regard triste qu’il m’a lancé en partant me bouleverse encore. Je vais lui téléphoner immédiatement pour lui demander de revenir me voir.

( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Dim 7 Nov - 8:48


Deux hommes courageux face à l'adversité...
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Dim 7 Nov - 14:06

Ils sont très courageux et j'espère qu'ils se reverront.

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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Lun 8 Nov - 8:17

CHAPITRE 3

13 Mars.

J’ai donc téléphoné hier soir à Yves Cafadec,je lui ai présenté des excuses et lui ai demandé s’il pouvait venir me voir.
Il m’a dit qu’il avait désormais du temps à ne savoir qu’en faire, et qu’avec plaisir il reviendrait me voir aujourd’hui en début d’après midi.
Il est venu. Nous avons beaucoup discuté, et je dois dire que ce soir, non seulement j’ai le cœur plus léger qu’hier, mais de plus, sans pouvoir en déterminer la cause, il me semble que dans ma vie, qui se déroule depuis mon accident dans une ambiance oscillant entre le gris foncé et le noir, il y a,tout au loin, une petite lueur qui vient de s’allumer.
Yves Caradec a un an de moins que moi. Nous sommes donc de la même génération. Je lui ai demandé pourquoi il avait énormément de temps libre actuellement, il m’a répondu très simplement, sans trop appuyer sur l’aspect victimisation, qu’il s’agissait d’une conséquence de l’accident. Une sorte de dommage collatéral comme disent les militaires.
Il était en stage d’Inspecteur dans une compagnie d’Assurances. Le médecin conseil de la compagnie, n’avait pu se prononcer sur les éventuelles séquelles de sa trépanation. Alors, dans le doute, comme il n’était pas encore titulaire, ils ont préféré……ne pas courir de risque, et le laisser partir.
Il pense inutile pour l’instant de chercher un autre poste. Il fallait tout d’abord qu’il prouve psychiquement qu’il ne lui restait aucune séquelle. C’est ce à quoi il s’occupait actuellement, et il doit passer devant un expert médical dans une quinzaine de jours.
Lui aussi vit encore chez ses parents, et c’est heureux, car n’ayant jamais travaillé, il n’a aucune économie et ne pourrait subvenir à ses besoins.
Finalement, au moins sur le plan matériel, notre accident avait eu des conséquences plus dramatiques pour lui que pour moi.
Lors de notre première entrevue, je lui avais fais sentir que j’étais sa victime, et lui le responsable. Tout à l’heure, c’est moi qui lui ai dit qu’il n’avait pas à souffrir d’un sentiment de culpabilité, et je me retrouvais dans le rôle inattendu du consolateur.
Si j’écris, ce n’est pas pour déformer ou omettre des faits. Alors, je dois dire la vérité et la vérité, c’est, je l’avoue, que nous avons versé quelques larmes, ensemble. Lorsque nous nous sommes quittés, nous nous sommes chaleureusement et longuement serré la main, après avoir décidé de nous revoir le lendemain,toujours chez moi.
Depuis mon accident, je haïssais cet homme, sans le connaitre, et maintenant, il me semble que nous pourrions nous aider mutuellement, et que des liens d’une solidité exceptionnelle nous relient désormais.
Théoriquement, je n’étais plus seul dans la vie. Mon père et ma mère ont été merveilleux depuis mon accident. Je les aime,et ils m’aiment profondément. Pourtant, incontestablement, j’étais passé dans un autre monde, auquel ils n’avaient pas accès, alors qu’Yves, cet inconnu d’il y a quelques jours, est plus proche de moi qu’eux.


LE 30 MARS
Pendant ces quinze derniers jours, Yves etmoi, nous nous sommes vus quotidiennement, et plus les jours passent, plus des liens très forts se créent entre nous.
Il est passé hier devant les experts médicaux. Il n’aura leur rapport définitif que dans une semaine, mais il semble que sa trépanation ne doive pas avoir de séquelles très importantes.
Qui l’eut dit, il y a quelques semaines ? J’en suis heureux. Sincèrement, très heureux. Nous sommes une fois pour toutes dans le même camp : Les deux victimes d’un accident idiot. Son oreille arrachée est vraiment hideuse.
Mais,il va pouvoir sérieusement rechercher un job. Il ignore encore dans quel domaine il va se diriger. Sur ce point encore, nous sommes dans la même situation. Moi non plus, je ne sais pas ce que je vais faire. Il y a tout de même une petite différence entre nous, c’est que pour lui, la recherche d’un travail est plus urgente que pour moi qui dispose d’un capital important.
Je ne lui en ai pas encore parlé, mais j’aimerais que nous fassions quelque chose ensemble. Si je ne lui en n’ai pas encore parlé, c’est parce que je prévois des difficultés. Je veux être à mon compte, et mes capitaux disponibles me le permettent. Il en est tout autrement pour lui. Il ne peut rien apporter, et je sais que cela va le gêner énormément. C’est qu’il est susceptible le monsieur !
Et puis, lui proposer quoi ? Je n’en ai pas encore la moindre idée.
Qu’avons-nous fait durant ces deux dernières semaines ?
D’abord, nous avons parlé. Nous avons beaucoup parlé, je crois que lui comme moi, nous avions du retard à rattraper. Depuis notre accident, nous nous étions repliés sur nous-mêmes, et nous avons éprouvé un réel plaisir d’apprendre à connaitre l’autre, et de lui confier des pensées que nous n’avions dévoilées à personne.
Comme il a pu se remettre à conduire sans aucun problème, nous sommes allés faire des balades. L’un comme l’autre, nous sommes amoureux de cette haute Provence et nous sommes allés ensemble voir le théâtre antique d’Orange,les vestiges romains de Vaison-la-Romaine, et nous avons visité des poteries à Dieulefit.
Demain,nous avons prévu d’aller au cinéma dans l’après midi à Valréas. Nous nous entendons bien. Très bien même. Il n’y a que certains moments où Yves m’énerve. Je sais bien qu’il ne peut pas s’en empêcher, mais il faut qu’il s’excuse de l’accident qu’il avait occasionné, dont il était responsable, et bla, bla, bla et bla bla bla. Et si je suis comme ça, c’estde sa faute, de son unique faute………Il m’énerve à la fin. Je le lui dis, bien sûr, mais il y revient toujours.
Je finirai bien par le convaincre que nous sommes victimes d’un évènement totalement indépendant de nos volontés. Quand on y réfléchit, c’est même comique.Moi qui lui en voulais tellement, avant de le connaitre, c’est moi maintenant,qui dois le consoler et lui démontrer qu’il n’est pour rien dans notre accident.
Est-ce parce que je le crois vraiment, ou est-ce surtout parce que je neveux pas perdre cet ami, peut être plus malheureux que moi, et dont la présence m’est devenue nécessaire.
Peu importe après tout. Il m’apporte un apaisement et je suis certain, qu’en ma présence, il ressent le réconfort d’être pardonné.

LE 31MARS
Il me semble que cette journée est importante. Rien objectivement ne m’en apporte la preuve, mais j’en ai l’intime conviction.
Comme nous l’avions prévu, nous sommes donc allés au cinéma à Valréas.
Pour mieux placer mes jambes, je me mets toujours sur un fauteuil en bordure de l’allée de droite. Yves était à ma gauche, et à sa gauche, une jeune femme était déjà installée.
Nous avions lu une assez bonne critique de ce film dans la presse. En fait c’était un navet, sirupeux, de ce genre que, les américains qui en produisent des tonnes, ont su si bien devenir les maitres producteurs.
Mais peu importe. Il faisait bon, nous étions bien assis, et nous sommes restés jusqu’au bout.
A la fin de la séance, je me suis levé le premier, Yves m’a suivi, puis la jeune femme. Comme je marche assez lentement, elle vint heurter de son talon, mon tibia droit.
Absolument désolée, elle s’est excusée et me demanda si j’avais très mal, je lui répondis.
- Comme vous le voyez, cette pauvre jambe en a vu d’autres, et précisément à l’endroit où vous m’avez heurté, c’est une partie morte qui ne sent pratiquement rien.
- Je suis heureuse de ne pas vous avoir fait trop mal, mais je n’ai pas pu voir l’endroit où je vous ai heurté, car je suis aveugle.
Ce fut à mon tour de m’excuser pour ne pas l’avoir constaté par moi-même, et, la regardant droit dans ses yeux qui ne voyaient rien, je lui dis, ce qui était la pure vérité.
- Vraiment madame, je ne veux pas mettre votre parole en doute, mais vous avez des yeux magnifiques, et il m’est impossible de penser que vous ne me voyez pas. Comment pouvez vous vous déplacer, vous n’avez même pas une canne blanche !
- Simple coquetterie provisoire dit-elle, en retirant de son sac une canne télescopique blanche qu’elle déplia et qu’elle rendit rigide en cliquant sur un bouton.
- Si vous voulez troquer votre canne et me donner le bras, proposa Yves, je suis à votre disposition.
- Je regrette, lui dis-je à mon tour de ne pas avoir pu vous faire cette proposition, mais j’ai moi-même du mal à marcher. Je peux en tous cas me présenter : Pierre Duchêne.
- Yves Cafadec se présenta mon ami à son tour.
- Diane Chanteur dit-elle. Je veux bien rentrer ma canne et accepte volontiers votre offre….. J’aurais l’impression d’être normale durant quelques instants.
- Vous savez, Diane, reprit Yves, nous sommes tous les trois des handicapés. Pierre et moi sommes des accidentés de la route, et c’est moi qui suis responsable….
- Arrête !! criais-je à Yves. Je te l’ai dit 1000 fois. Il n’y a pas un responsable d’un côté et un handicapé de l’autre, il y a deux victimes d’un évènement qui est survenu « à l’insu de nos pleins grés » selon l’expression devenue célèbre d’un cycliste.

(A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Lun 8 Nov - 9:49


Et voilà un troisième personnage qui arrive, dans quelle aventure vont ils se lancer ?
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Anne
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Lun 8 Nov - 9:55

Chouette l'histoire prend forme avec l'arrivée de Diane.

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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Mar 9 Nov - 8:12

CHAPITRE 4




Nous sommes sortis du cinéma,Diane au bras d’Yves, et moi à côté d’eux en clopinant, et après un long moment de silence, c’est Diane qui reprit.
- Quand avez-vous eu votre accident ?
- En Juillet dernier, il y a plus de 8 mois. Est-ce aussi à la suite d’un accident,que vous êtes atteinte de cécité ?
- Oh, moi, dit-elle en souriant, mais avec une tristesse qui contrastait avec ses propos, c’est une histoire drôle.
J’avais été hospitalisée pour une simple opération de l’appendicite, il y a cinq ans, l’opération s’est très bien passée, selon l’expression consacrée, et j’en suis sortie, sans mon appendice, et ……. privée de vision. C’est curieux, non ? J’ai pris une maladie nosocomiale lors de mon séjour, et ces sales virus ont choisi de s’attaquer à mes yeux, c’est un peu inattendu, non ?
Des larmes coulaient sur ses joues qu’elle essuyait furtivement, et c’est Yves qui proposa.
- C’est le hasard qui nous a fait nous rencontrer, Pierre et moi. C’est toujours le hasard qui nous a placés à coté de vous au cinéma, Diane. On ne peut combattre le hasard, alors, si vous le voulez, allons prendre un pot ensemble.
Nous sommes allés à la terrasse d’un café, et j’ai pu tout à loisir détailler Diane. Le Pierre « d’avant » serait tombé follement amoureux de cette jeune femme, et, avec son physique avantageux, il n’aurait sans doute pas manqué d’éveiller l’attention de labelle….. Si elle avait pu le voir.
Il est difficile de dire ce qu’il y a de plus attirant en Diane. Elle a un corps splendide, une taille fine, un visage d’une fraicheur qui vaut tous les maquillages du monde, et puis…. et puis, je sais que ce que je vais écrire est assez incroyable, pourtant, ce n’est pas l’amour du paradoxe qui me le fait dire, mais la pure vérité : Ce qu’elle a de plus extraordinaire, c’est son regard. Oui, cette aveugle a un regard vivant, doux, qui est peut être le premier charme qui saute aux yeux.
Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque.
- Diane, j’ai beaucoup de mal à penser que vous ne voyez pas. Votre regard est si vivant.
- Pierre a raison, renchérit Yves. Des yeux, atteints de cécité n’ont pas cette expression. En tous cas, il est impossible que votre état soit définitif. Il y a trop de vie dans vos yeux.
- Vous êtes gentils tous les deux, mais, malheureusement mon cas est incurable. J’ai consulté de nombreux spécialistes et leurs diagnostics sont tous identiques.
Après un moment de silence, elle ajouta :
- Vous ne savez sans doute pas ce qui est pénible pour moi ? C’est de parler avec des inconnus. Par inconnus, je veux dire des personnes dont je ne connais pas le visage.
Si ma proposition ne vous semble pas trop osée ; je vous propose de venir chez moi. Je vous présenterais ma sœur cadette avec laquelle je vis, et si vous le voulez bien en parcourant vos visages de ma main, je saurais exactement à quoi vous ressemblez. Je n’aurais pas fait cette demande à n’importe qui, mais puisque, vous l’avez dit vous mêmes nous faisons partie tout les trois du clan des abimés de la vie, je suis certaine que vous me comprendrez.
Pour dire vrai, j’étais personnellement un peu surpris par cette étrange proposition. Et puis la pensée que ces doigts fins et délicats allaient se promener sur mon affreuse balafre ne me réjouissait pas outre mesure.
D’un autre côté, elle avait présenté sa requête avec tant de simplicité, qu’Yves,comme moi-même, avons donné notre accord.
Elle habitait une petite maison avec un jardin qui la séparait de la rue. Une fois le portail franchi, elle lâcha le bras d’Yves, et l’on voyait qu’elle circulait sans aucune hésitation. Elle connaissait par cœur son « chez elle »
En nous entendant arriver, sa sœur vint nous accueillir. Diane nous la présenta.Lise lui ressemblait un peu, en beaucoup plus timide, et assez mal fagotée,alors que Diane était élégante.
Nous avons discuté de choses et d’autres durant quelques minutes, et très vite Lise s’excusa de devoir nous quitter. Elle est correctrice pour une maison d’édition, et elle devait rapidement terminer la lecture d’un livre qui devait être retourné dès le lendemain.
Au cours de notre conversation, nous avions, Yves et moi, expliqué que nous étions à la recherche d’une activité, et à cette occasion, Yves m’apprit qu’il avait un rendez-vous le lendemain pour un entretien d’embauche.
De son côté, Diane nous apprit qu’influencée sans doute par la profession de sa sœur, elle avait commencé à écrire un roman.
Lorsque nous nous sommes retrouvés tout les trois, Diane nous demanda en souriant si elle pouvait « faire notre connaissance ». Nous avions déjà donné notre accord, et elle commença par Yves.
J’avoue que le spectacle était assez curieux. Diane commença par promener ses mains sur le crâne d’Yves, afin d’apprendre sa forme exacte. Ses gestes étaient doux, lents, elle revenait plusieurs fois pour bien enregistrer toutes les caractéristiques, du crâne d’abord, puis de son visage.
Elle s’attarda bien sûr, sur l’emplacement de l’oreille arrachée, et sur la cicatrice de la trépanation. Durant tout son examen, elle ne posa que deux questions.
De quelle couleur sont vos cheveux ?
Quelle est la couleur de vos yeux ?
Lorsqu’elle eut terminé, elle dit :
- Merci,Yves. Maintenant, je vous connais parfaitement. A vous Pierre.
Je lui répondis que j’étais bien sûr à sa disposition, mais que mes séquelles étaient encore plus importantes sur mes jambes et mon bassin que sur mon visage.
- Peu importe, Pierre. Je veux connaitre votre visage.
Elle se livra sur moi au même examen, s’attardant, beaucoup trop à mon gré sur ma longue balafre, et mon nez déporté sur la droite. Elle me posa les deux mêmes questions qu’à Yves, sur la couleur de mes cheveux et de mes yeux.
A la fin de son étude, elle me remercia pour ma patience, en précisant qu’elle savait parfaitement combien j’avais trouvé désagréable les moments passés sur ma cicatrice. Puis elle ajouta :
- J’avoue que je ne vous comprends pas. Seriez- vous l’un et l’autre masochistes ?
Yves, vous avez eu une oreille arrachée et vous avez subi une trépanation. La chirurgie esthétique pourrait facilement vous réparer tout ça. Pourquoi ne pas le faire ? Et puis, même sans parler de chirurgie esthétique, pourquoi vous faites-vous couper les cheveux si courts ? On dirait que vous voudriez que tout le monde puisse bien voir vos blessures. Il suffirait de changer de coiffure pour cacher entièrement la cicatrice de votre trépanation, et presque entièrement votre blessure à l’oreille. De plus une chevelure plus longue, vous irait parfaitement.
Quand à vous, Pierre, mon incompréhension est identique. Vous étiez très beau et vous pourriez le redevenir aisément. Votre nez, pourrait être remis dans sa forme antérieure sans aucune difficulté, quand à votre cicatrice, elle pourrait être sérieusement atténuée, et donnerait même à votre visage, une virilité, un charme supplémentaire.
Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous ne faites rien pour devenir pratiquement normaux ? Je dois dire, Diane que pour une non-voyante, vous avez une redoutable acuité visuelle……. Sinon psychologique.

(A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Mar 9 Nov - 10:12

Diane entre dans leur vie et leur donne un autre regard, plus lucide... elle ouvre une porte.

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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Mar 9 Nov - 10:16


Et bien, elle est franche et va les secouer un peu ! Enfin j'espère !
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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Mer 10 Nov - 7:55

Pour ma part, du jour où j’ai pris conscience que je faisais partie pour toujours de la confrérie des handicapés, j’ai décidé de ne rien faire pour atténuer mes séquelles.
- En ce qui me concerne, ajouta Yves, j’ai toujours considéré que j’étais responsable de l’accident et des conséquences qu’il avait eues sur l’intégrité physique de Pierre. J’ai donc décidé de ne rien faire pour cacher mes propres infirmités.Je n’en avais pas le droit.
- Au fond, c’est bien ce que je craignais. Vous êtes tous deux masochistes. Il serait temps que l’un et l’autre, vous reveniez à des conceptions plus saines. Si vous en avez les moyens (et même si vous ne les avez pas, Yves, je vous ai dit comment procéder) vous devez vous efforcer de revenir vers la normalité.
- Je vous l’ai dit tout à l’heure, repris-je, ce ne sont pas les séquelles sur mon visage qui sont les plus importantes. Si vous pouviez me voir marcher, vous seriez prise entre deux possibilités également gênantes : Soit éclater de rire devant ma démarche, soit me plaindre du fond du cœur.
- Là encore, je suis certaine que vous exagérez. D’ailleurs je saurai facilement à quoi m’en tenir. Il suffira que nous fassions quelques pas ensemble. Je vous tiendrai le bras, et je vous « verrai » aussitôt.
Cette femme est extraordinaire. Elle nous avait dit tout à l’heure que nous faisions partie du clan des « abimés de la vie », mais il n’était pas évident qu’elle faisait partie de ce clan. Je le lui dis d’ailleurs.
- Diane,vous nous avez dit que nous étions trois handicapés. Si c’est évident pour Yves et pour moi, je n’ai pas l’impression que vous fassiez partie de notre camp. Vous êtes merveilleusement belle,très naturelle, sans complexe…..
- Pierre,je suis un peu déçue que vous ne me compreniez pas. C’est vrai que mon handicap est plus ancien que le votre, et que j’ai pu, à force de volonté « faire comme si » j’étais normale. Mais il n’en est rien.
J’ai perdu mon indépendance. J’adorais conduire, je ne pourrai plus le faire, et je suis dépendante des autres pour me déplacer. Je peux imaginer,mais je ne vois jamais un beau paysage, les expressions des personnes avec lesquelles je me trouve, Dans un lieu inconnu, je suis complètement perdue. Croyez-moi, la perte de la vue est plus handicapante que vos petites cicatrices.
Des larmes coulaient sur ses joues, et je ne savais comment réparer maremarque idiote. C’est Yves qui reprit
- Je dois dire que j’étais comme Pierre, avant vos explications. La raison en est simple : Vous avez trop bien réussi votre tentative pour être comme les autres. Même vos yeux, où siège votre infirmité sont beaux et vivants.
Sur un air plus léger, il ajouta :
Ceci dit, je crois pouvoir dire que vous êtes acceptée dans le clan des cabossés de la vie. Pierre et moi n’avons qu’une chose à faire : essayer d’imiter votre courage pour redevenir des personnes presque normales.
- Fort bien. Alors, Yves, commencez par vous laisser pousser les cheveux, quant à vous Pierre, étudiez sérieusement, dans un premier temps, l’achat d’une voiture, puis,de la faire aménager pour vous, et enfin, de passer un permis spécial handicapé.



CHAPITRE 5


LE 1er AVRIL


Lorsque nous nous sommes quittés, hier en fin d’après midi, j’ai dit que je reviendrais la voir aujourd’hui. Comme Yves devait aller à Orange pour son entretien d’embauche, j’ai demandé ce matin à mon père, s’il pouvait me conduire à Valréas, dans l’après midi, ce qu’il a accepté avec grand plaisir car il était heureux de me voir sortir de mon isolement.
Au déjeuner, nous avons eu des moments bien émouvants.
Nous venions juste de nous attabler, ma mère, mon père et moi, lorsque je leur annonçais.
- J’ai pris de grandes décisions.
Tout d’abord, je vais acheter une voiture et je vais la faire adapter à mes handicaps. Je pense que mon pied gauche pourra sans trop de problème s’occuper de la pédale de débrayage. En ce qui concerne le frein et l’accélérateur, les commandes seront posées, je pense, sur le volant. Il parait que ce sont des aménagements classiques. Bien sûr, je devrais passer un nouveau permis de conduire.
A plus long terme, je pense que je vais avoir recours à la chirurgie esthétique, pour me faire redresser le nez, et atténuer ma cicatrice.
Je pensais que ces nouvelles feraient plaisir à mes parents, mais leurs réaction sont été pour moi inattendues.
Ils se sont levés, se sont précipités, l’un à ma gauche, l’autre à ma droite, se disputant presque pour m’embrasser le plus fort. Ils pleuraient de joie, et prononçaient tout deux le même mot :
Enfin, Enfin !!
Depuis mon accident, ils attendaient que je réagisse, et moi, je ne me rendais compte de rien. Bien sûr, je savais qu’ils étaient malheureux de me savoir diminué, mais je pensais qu’ils avaient accepté cette situation, comme moi-même, et qu’ils avaient pris la décision de «faire avec ».
Je pris conscience de ce qu’ils avaient eux aussi souffert en silence,alors que replié sur moi-même, uniquement sur moi, je ne voyais rien du tout.
( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Mer 10 Nov - 9:25


Elle est belle ton histoire Aristée, les personnages sont émouvants et si vivants !
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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Jeu 11 Nov - 8:21

- Pardon, leur dis-je ! Je vous ai fait souffrir par mon apathie. Je ne voulais pas réagir, et préférais macérer dans mon malheur.
- Je ne sais à qui nous devons ta renaissance, Pierre, me dit mon père, mais que cette personne soit bénie mille fois.
- Je pense, reprit ma mère, que ton ami Yves avait commencé ta résurrection, mais il doit y avoir un autre ange qui a du intervenir, je me trompe mon fils ?
- Cet ange dont tu me parles, papa, je pourrais te le présenter tout à l’heure, si tu le veux, quand tout à l’heure tu m’accompagneras à Valréas.
- « Le », dis tu, interrogea ma mère ? C’est donc un homme ?
- C’est toi maman qui a parlé d’ange, et tu le sais, les anges n’ont pas de sexe, répondis-je en riant.
- Alors d’accord, mon fils. Tu me présenteras cet être asexué, que je remercierais chaudement pour être la cause de ta métamorphose.
Pour terminer cette conversation, ma mèrelaissa paraitre sa préoccupation.
- J’aurais tant aimé que ce soit une femme !
Dans l’après midi, alors que dans la voiture de mon père, nous allions à Valréas, je tins à le prévenir.
- Papa, la personne que nous allons voir, est comme Yves et moi-même. C’est une personne handicapée, aveugle pour être précis.
- Le pauvre homme ! me dit papa, la cécité est plus handicapante que tes propres blessures.
- Pourtant, tu constateras, que ce « pauvre homme », comme tu l’appelles, s’en tire merveilleusement bien.
Lorsque Diane vint nous ouvrir, je dis à mon père :
- Voici l’ange dont parlait maman.
La tête de papa était à voir. Quel dommage que Diane n’ait pu profiter de ce spectacle. Il est resté plusieurs secondes la bouche ouverte. Je ne sais si c’était le fait qu’il s’agissait d’une femme, alors qu’il s’attendait à un homme, ou s’il ne pouvait croire qu’elle était aveugle, ou encore,, plus simplement qu’il était subjugué par sa beauté, toujours est-il que Diane avec sa sensibilité hors norme, se rendit compte qu’il se passait quelque chose, et je tins à le lui expliquer immédiatement.
- Figurez-vous, Diane, que ma mère a parlée d’ange en faisant allusion à la personne qui avait pu me changer ces derniers temps. Profitant du fait que les anges n’ont pas de sexe, j’ai laissé penser à mes parents qu’il s’agissait d’un homme. D’où, la grande surprise de mon père.
- L’explication de mon fils est incomplète, madame. Il nous avait dit que cette personne était non-voyante, or, en vous regardant, j’ai du mal à le croire.
- C’est pour moi, un merveilleux compliment.Merci monsieur.
Le seul petit ennui au cours de cette journée mémorable, c’est que mon père subjugué par Diane, ne pouvait se résoudre à nous laisser, et il a fallu que je lui demande de venir me rechercher vers 19 heures, pour qu’il réalise que je désirais rester seul avec Diane.
Mon père parti, Elle me proposa de faire un petit tour à pied autour de chez elle.
- Comme j’ai eu l’occasion de vous le dire, en vous tenant par le bras, je me rendrai parfaitement compte de vos problèmes.
Cette attention tournée vers mes handicaps ne me plaisait pas du tout, mais je ne pouvais rien refuser à Diane.
- Soit, lui dis-je. Allons jouer la fable de Florian sur l’aveugle et le paralytique !
- Je sais, je sais, Pierre, il vous est désagréable de penser et plus encore de parler de vos handicaps, mais cela sera fait une fois pour toutes. Venez !
Nous sommes sortis du jardin. Elle me tenait le bras droit, et devait se tenir un peu éloignée de moi, car ma jambe effectuait à chaque pas un balayage latéral du plus curieux effet.
Après une centaine de mètres, elle vint me prendre le bras gauche. Là, elle pouvait se tenir plus près de moi, car le mouvement latéral de ma jambe était de bien moins grande amplitude.
Elle me dit :
- Maintenant,j’en ai la certitude. Vous allez pouvoir conduire. Votre pied gauche est parfaitement capable d’actionner la pédale de débrayage. Pour l’accélérateur et le frein, il suffira de les fixer sur le volant, par exemple, pour que puissiez les manœuvrer manuellement. Je suis impatiente de vous voir conduire. Vous voudrez bien m’emmener me promener ?
- C’est la première fois, Diane, que je vous prends en flagrant délit de coquetterie. Bien sûr, je serai heureux de vous emmener dans ma voiture, vous le savez parfaitement !
- C’est vrai. Je l’espérais. Rentrons maintenant. Je sens que vous souffrez. Pensez à vous faire faire des massages par un Kiné. Promis ?
- Promis !
Une fois revenus dans le salon nous avons parlé un peu de notre passé, et beaucoup de l’activité que nous pourrions exercer avec nos handicaps.
Diane me dit qu’elle avait commencé à écrire un roman, qui n’avait rien d’autobiographique, il y a 6 ou 7 mois. Elle pensait pouvoir le terminer dans un mois et me demandait si elle pouvait me le faire lire, pour que je lui donne, très franchement, avec une sincérité totale, mon opinion sur la valeur de son écrit.
Comme je m’étonnais qu’elle puisse écrire, elle me dit qu’elle n’avait maintenant aucune difficulté, car elle savait, sans tâtonnement où se trouvaient chaque lettre et signe de son clavier d’ordinateur.
Je lui promis mon entière objectivité, et elle me dit qu’elle achèverait un chapitre le soir même, pour pouvoir me prêter son manuscrit le lendemain.
( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Jeu 11 Nov - 8:32


L'oiseau blessé va lisser ses plumes...
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Jeu 11 Nov - 11:53

Hier je n'ai pas pu venir lire la page du jour et je viens de me rattraper, les personnages sont attachants, cette histoire est positive pleine d'espoir.

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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 12 Nov - 8:04

LE 2 AVRIL

Yves est venu me chercher en tout début d’après midi. Il est tout heureux. Il a eu, hier, son premier entretien d’embauche, cela s’est très bien passé, et s’il n’attend une réponse définitive que dans une semaine, il est cependant persuadé qu’elle sera positive.
Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas parlé du livre de Diane, et je ne lui ai pas dit, non plus, qu’elle allait me prêter son manuscrit. C’était un problème entre elle et moi, et Yves devait rester en dehors de notre petit secret.
Assez curieusement, l’ambiance à trois dans l’après midi était moins détendue, moins franche, moins agréable que celle d’hier durant laquelle, après le départ de mon père, nous étions restés seuls,Diane et moi.
Il est vrai qu’ Yves a beaucoup parlé de lui, de l’entretien qu’il avait eu, des activités de la société dans laquelle, il était certain de pouvoir entrer, ainsi que des possibilités d’avenir qui se présentaient à lui.
Bien sûr, j’étais heureux de savoir que mon ami allait pouvoir reprendre une activité, avoir des revenus convenables, mais je sentais bien que nous allions nous éloigner l’un de l’autre car il était sur le point de rentrer dans le troupeau des gens normaux.
Et puis, durant cet entretien, il m’avait bien semblé que Diane était sous le charme d’Yves, qui, il est vrai, sait, quand il le veut avoir une conversation brillante. Oui, je l’avoue, je commençais à jalouser cet homme qui m’avait amoché…. je ne pouvais m’empêcher d’y penser.
Contrairement à son habitude, la sœur de Diane, Lise est restée presque toute l’après midi avec nous. Elle a beaucoup discuté avec Yves, elle, si réservée, si muette habituellement. Aurait-elle, elle aussi, un petit faible pour mon ami ? Ce serait trop injuste, et je sentais nettement, que je recommençais à me replier sur moi-même. Cette régression, dont j’avais conscience, était difficilement supportable.

LE 3 AVRIL

Yves m’a prévenu hier soir très tard, que sa tante de Valence venait de se casser le col du fémur, en tombant dans son escalier. Il devait aller passer sa journée du lendemain auprès d’elle.
J’ai pensé que sans Yves, mes discussions avec Diane seraient plus agréables, et j’ai donc, une fois encore, faire appel au service de mon père, pour qu’il me conduise à Valréas. Je dois dire, que je n’ai pas eu à insister. Il est doublement heureux. De me voir sortir de la solitude dans laquelle je me complaisais depuis mon accident, (Il ne savait pas que je retournais à la case départ) et il trouve Diane extrêmement attrayante. Je suis certain qu’il aimerait bien la voir devenir sa belle fille, alors que moi-même, avec mes disgrâces physiques, et l’attitude de Diane, vis-à-vis d’Yves, je m’efforce bien vite de chasser cette hypothèse invraisemblable, quand elle me vient à l’esprit.
Comme la première fois, j’ai du bousculer un peu papa pour qu’il nous laisse seul. Décidément, il apprécie beaucoup sa compagnie.
Après le départ de mon père, j’ai aussitôt demandé à Diane si elle pouvait me prêter son manuscrit.
- Je vous ai promis de le faire, Pierre, mais je dois vous dire que j’hésite un peu. Je n’avais jamais écrit. Personne, même pas ma sœur, n’a lu les 200 pages déjà écrites, et si j’ai éprouvé du plaisir à inventer une histoire, j’ai très peur que vous trouviez le style simpliste, et le déroulement de l’action sans intérêt.
- Je suis persuadé que vous êtres trop modeste,et quoiqu’il en soit, j’ai la certitude de retrouver un peu de vous dans ce que vous avez écrit.
- Ce n’est absolument pas autobiographique se défendit-elle aussitôt. Non. C’est une histoire qui se passe à une autre époque, en d’autres lieux, et mon personnage ne s’y trouve pas.
- En tout état de cause, lui répondis-je en souriant, vous avez promis de me le prêter, et bien sûr, vous ne pouvez faire autrement que de tenir votre promesse…..
Elle me remit son manuscrit et tout le reste de l’après midi, nous avons discuté littérature. Elle est parfaitement au courant des derniers livres parus, et comme je n’ai pu m’empêcher de me montrer un peu surpris, elle me dit que d’une part, elle avait appris le Braille et faisait partie d’une association, mais que surtout, ce qui avait changé sa vie, c’était le livre électronique sur lequel elle pouvait télécharger des livres qu’elle écoutait en audio.

( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 12 Nov - 9:44


Difficile les amitiés entre hommes et femmes... Et entre hommes quand il y a une femme aux alentours ;)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Ven 12 Nov - 19:15

C'est une battante qui a organisé sa vie avec sa cécité. En effet pas évident l'amitié entre deux hommes quand une jolie femme n'est pas loin.

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MessageSujet: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Sam 13 Nov - 8:17

LE 4 AVRIL
J’ai lu le roman de Diane, jusqu’à 2 heures ce matin. Il n’a rien d’autobiographique m’avait-elle dit. Au sens strict, elle avait parfaitement raison. Pourtant,c’est tout elle qui est passé dans son manuscrit. J’ai plus appris sur elle au cours de ma lecture que durant les nombreuses heures de conversation que nous avons eues.
Elle a placé le déroulement de son intrigue à la fin du XIXème siècle. L’action se passe en Algérie, et comme elle n’a certainement pas pu consulter une documentation depuis son handicap, c’est qu’elle possédait déjà depuis des années, des connaissances assez approfondies sur ce pays, à cette époque. Il faudra que je lui demande d’éclaircir ce point.L’héroïne n’est pas à son image, mais Diane a répartie dans trois de ses personnages, ses propres sentiments, sa propre sensibilité, et pour moi, c’est d’une clarté absolue. Sous couvert d’une œuvre de pure imagination, j’ai la certitude qu’il s’agit, consciemment ou non, d’une véritable thérapie. Certains passages sont terriblement émouvants et font irrésistiblement penser aux douleurs qu’elle a traversées, qu’elle ressent sans doute encore. A plusieurs reprises, dans mon lit, j’ai pleuré en pensant à la force de caractère qu’il lui faut pour cacher aux autres le désespoir qui l’habite souvent.
Elle donne dans la vie l’impression d’une femme toujours tournée vers les autres, parce qu’elle-même n’a en fin de compte, pas trop de problème avec sa cécité.
Je me suis rendu compte que c’était faux, archi faux. Certes, sa bonté naturelle la fait se pencher sur les misères des autres, les miennes quand nous sommes ensemble, mais je n’avais jamais imaginé combien elle souffrait de son état, et je m’en veux maintenant de ne pas l’avoir senti. Quel égoïsme de ma part !!! Je me sens très moche tout à coup, de n’avoir, depuis mon accident pensé qu’à mes propres misères, en étant persuadé que j’étais seul à ressentir les conséquences d’un sort injuste. Son handicap était aussi injuste que le mien, mais elle ne s’en plaignait jamais, et se tournait si naturellement vers les problèmes des autres, qu’il ne venait pas à l’idée qu’elle puisse en avoir de sérieux elle-même.
Yves est toujours chez sa tante, et ne peut donc me conduire à Valréas aujourd’hui. Par ailleurs, je ne veux pas demander chaque jour à mon père de m’amener, puis de venir me rechercher chez Diane. Je ne la verrai donc pas aujourd’hui, et j’en suis malheureux, tout en pensant que ce serait peut être mieux…
Et voilà, comme toujours, je ne pense qu’à mes propres désagréments. D’un autre côté, il est probable qu’elle n’attache pas autant d’importance que moi, à nos rencontres. Elle doit souffrir d’avantage de l’absence d’Yves.
Autre raison pour ne pas aller chez elle : Je me sens tellement moche, inférieur à elle, et cette constatation toute nouvelle ne me permettrait certainement pas de trouver les mots pour lui dire combien je suis honteux enme comparant à elle. Car c’est vrai, je suis honteux.

CHAPITRE 7


LE 30 SEPTEMBRE

Il y a presque 6 mois que je n’ai pas sorti ce carnet de mon tiroir.
Je ne peux pas dire qu’il ne se soit rien passé, au contraire, il y a eu une multitude de petits faits, mais aucun n’avait eu suffisamment d’importance pour m’amener à reprendre la plume.
Avant d’en venir à ce qui m’a fait ressortir ce carnet, je vais tout de même dire ce qui s’est passé depuis 6 mois.
En relisant les dernières lignes, écrites il y a six mois, je me souviens parfaitement que dans mon esprit, une nouvelle évidence se dessinait. Dans le trio que nous formions,Diane, Yves, et moi, il y avait quelque chose de cassé.
A vrai dire, Diane et Yves, avaient envers moi la même attitude. C’est moi qui m’éloignais d’eux. Je sentais que peu à peu, je revenais à l’état où je me trouvais après mon accident, jusqu’au moment où j’avais fait la connaissance d’Yves. J’avais cependant gagné une chose de notre expérience de trio uni, du fait de nos handicaps. Je ne voulais plus rester inerte, j’avais besoin d’agir.
Puisque je redevenais seul, je voulais à tout le moins reconquérir mon indépendance.
Bien sûr, il m’était suprêmement désagréable d’être tributaire d’Yves, qui d’ailleurs, a été très rapidement embauché et partait chaque jour travailler à Orange. Je n’aimais pas non plus devoir demander à mon père de me véhiculer.
J’ai donc commencé par acheter une voiture,pour la faire aménager en fonction de mon handicap. Très vite, je me suis senti à l’aise dans ma voiture. Je me servais sans problème du débrayage d’origine, l’accélérateur était sur le volant, quand au frein, c’était un levier, relié à la pédale que j’actionnais de la main droite.
J’ai pris quelques cours pour repasser mon permis d’handicapé, et tout s’est déroulé normalement, en un temps relativement rapide.
Mon permis en poche,sans même rentrer chez moi, je suis allé chez Diane pour lui proposer de faire une petite balade. C’était une sorte de défi. J’obéissais à un besoin de lui faire faire voir, que j’avais su acquérir mon indépendance dans le domaine des transports. Avec le recul, je dois dire que cet acte n’était pas particulièrement de bon goût vis-à-vis d’elle, qui était condamnée à ne jamais conduire de sa vie. Mais sa nature était tellement généreuse, qu’elle se montra très heureuse de me voir franchir cette marche, comme si c’était à elle que cela arrivait.
Nous sommes allés à Buis les Baronnies, où nous avons déjeuné dans un petit restaurant agréable, et nous sommes revenus à Valréas par le chemin des écoliers.
En déposant Diane chez elle, elle me dit :
- Merci Pierre pour cette charmante journée. Durant quelques heures, grâce à vous, il m’a semble que j’étais moins handicapée que d’habitude. Vous conduisez très bien, et je me sentais en sécurité.
Pour un néo-conducteur, handicapé, pouvait-il y avoir compliment plus agréable à entendre ? Et pourtant, je n’étais pas du tout fier de moi.
Décidément mon infirmité m’a révélé une personnalité peu sympathique.Avant mon accident, je trouvais que j’étais un garçon très gentil. Je m’aimais bien. Ce n’est plus le cas maintenant.
Yves et moi, nous ne pouvions plus nous voir que durant les weekends, et cela me suffisait amplement.. Suivant les conseils de Diane, il laissait pousser ses cheveux, et il prit la décision de se faire opérer, pour faire disparaitre l’in esthétisme de son oreille arrachée et de sa cicatrice de trépanation.
Ma propre décision fut prise dans la foulée. Après tout, moi aussi, j’allais avoir,désormais, un visage à peu près normal,et c’est début Juin, que je suis entré dans une clinique de Lyon, pour me faire redresser le nez et atténuer ma longue cicatrice rouge.
( A suivre)
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Sam 13 Nov - 9:45


C'est un long combat de reconstruction pour Pierre...
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MessageSujet: Re: LE BONHEUR SE PAYE D'AVANCE   Sam 13 Nov - 9:50

Oui un long chemin... Que ce soit pour Diane ou pour lui, le fait de s'occuper de l'autre permet de détourner les pensées de ses propres tourments.

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