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 Les nouvelles chroniques du Houtland - Les crêpes de Maman Barberin

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Pascal
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MessageSujet: Les nouvelles chroniques du Houtland - Les crêpes de Maman Barberin   Jeu 14 Avr - 21:09



Les souvenirs, ce sont d’abord des odeurs… On me le faisait encore remarquer pas plus tard qu’hier. L’école, ce sont d’abord des senteurs de craie maintes fois  décrites, jamais égalées, de la poussière de soleil en été ou de la neige fondue en hiver. D’encre violette également… Oui, je ne suis plus jeune... Le stylo bille n’arrivera qu’au collège. Notre jardin secret recèle des sentiers bien souvent empruntés par des condisciples arrivés à l’étape le même jour que nous. Les repères de la route sont les mêmes et du berceau au tombeau nos paysages sont semblables. Dans les méandres de mes souvenirs, la nostalgie n’est jamais amère. J’aime aussi mon époque et mon âge, même si je préfère maintenant rester dans la cour de récréation que d’aller en classe. On apprend à tout âge, mais on a plus besoin d’être  sérieux quand on a  bien plus de dix-sept ans…
           J’ai aussi le souvenir de mes maîtresses et maîtres d’alors… Leurs titres étaient instituteurs et institutrices, mais le terme “maître” n’était pas usurpé, tant ces gens modestes ont été pour moi des “maîtres” de vie, détenteurs et détentrices  de la clef des portes de l’existence,  me donnant le goût et la curiosité des choses. M’inculquant cette noble vérité : seule l’éducation donne la liberté. J’en croise encore parfois, un peu plus lents, un peu voûtés, ignorant certainement l’importance qu’ils ou elles ont pu avoir dans le tracé de mon chemin. Le respect qu’ils inspiraient n’était pas le fruit de manipulations obscures. Ce n’était que la manifestation sui generis… L’ordre naturelle des choses, le possesseur  d’un savoir nous tendait le relais et, dans la plupart des cas, nous l’acceptions de grand coeur. De la rigueur certes, mais également des passeurs d’émotions. Je me souviens d’un matin en CE1 et d’un élève, il s’appelait Bruno (c’était d’époque…) en lecture nous lisions Sans Famille d’Hector Malot, et les mésaventures du jeune Rémi nous prenaient aux tripes…
           « Plus de lait, plus de beurre, plus de mardi gras ; c’est bien ce que je m’étais dit tristement. Mais Mère Barberin m’avait fait une surprise ; bien qu’elle ne fût pas emprunteuse, elle avait demandé une tasse de lait à l’une de nos voisines, un morceau de beurre à une autre, et quand j’étais rentré, vers midi, je l’avais trouvée en train de verser de la farine dans un grand poêlon en terre. »
           Sacré Bruno… Etait-ce un amour immodéré des crêpes? Ou plus certainement la perception de cette volonté d’offrir ou de donner malgré les duretés de l’existence. Ces valeurs inculquées par nos  instituteurs laïcs, plus ces “Hussards de la République” chers à Pagnol  mais tout simplement de vrais “partageux” comme on dit par chez nous… Bruno avait fondu en larmes à la lecture de cette oeuvre un peu naïve pour des yeux d’aujourd’hui, mais si riche de sens pour les gamins modestes du Nord que nous étions. L’institutrice était navrée et avait consolé notre camarade en le rassurant par anticipation sur la fin heureuse des tribulations de Rémi… Je ne vous parle pas de la fin de Vitalis, trop pénible à raconter…
           Et oui, ce souvenir, loin de le trouver ridicule, je le trouve rassurant sur la nature humaine. Bien entendu… J’ai depuis affronté bien des drames plus cruels comme bon nombre de mes camarades de classe dont certains ne sont plus. Mais nous étions à ce stade de l’existence où la magie existe. Et c’est toujours valable, il suffit de demander aux incollables de Harry Potter pour savoir que l’imagination est un moteur toujours aussi puissant…
           Nous étions bien plus que des enfants, nous étions des héros de cour de récréation. Bercés par une télévision du jeudi qui était encore magique et où un monsieur, Claude Santelli, se permettait, excusez-moi du peu, de créer une émission littéraire pour la jeunesse… Encore un homme indispensable à mes goût de jeune lecteur. Nos héros étaient éternels. En CM2, lors d’un cours de lecture, notre maître nous avait  fait lire, un texte sur la mort de Robin des Bois… Choix malheureux…  « Robin des Bois serait mort dans la loge du Prieuré de Kirklees, dans l'ouest du Yorkshire. Il tira une flèche de son lit de mort par la fenêtre du prieuré et demanda à ses amis de l'enterrer à l'endroit où elle se planterait. » A son chevet, un aigle se posait sur le rebord de la fenêtre. Avec son envol, prenait fin la vie rêvée de notre héros. L’oiseau royal emportait vers l’horizon notre univers d’enfant où, déjà se profilait notre silhouette d’adulte… Un long silence avait suivi cette lecture, nous étions consternés. Le roi de la forêt de Sherwood  était immortel… Et nul ne pouvait s’opposer à cette loi, pas même un auteur classique  figurant  au programme de l’époque…
           Depuis… L’aigle n’a pas totalement emporté mon regard de môme… J’ai ouvert bien nombre de portes que sont les couvertures des livres. J’ai grandi, vieilli parmi eux… Toute ma vie, je marcherai aux côtés des “Rémi” pour qu’ils retrouvent leur famille. Toute ma vie, je m’indignerai et m’opposerai au cynisme de tous les “shérifs de Nottingham” où qu’ils puissent être. J’ai communiqué cette joie de lire à beaucoup de celles et de ceux que j’aime, car les pures passions ne valent que pour être transmises. J’ai une grande reconnaissance à ces “passeurs de connaissance” qui furent mes maîtres… Ma fille aînée est devenue un de ces “relayeurs”, la plus jeune ne vit, elle aussi, que pour la culture, toutes les cultures. Bien des gens de ma connaissance travaillent dur pour obtenir ce sacré concours afin de transmettre le savoir, clef de toutes les libertés. Ils ou elles sont dignes également de mon plus profond respect. Certes, je suis un naïf, mais loin de me désoler, ce trait de caractère, je le revendique. Mes maîtres m’ont appris la citoyenneté, le respect de l’autre, la dignité et même l’altruisme. J’ai appris très tôt et même trop tôt que l’abruti engendrait la brute. Finalement l’odeur de l’école, ce n’est que l’odeur de la liberté à conquérir et de la connaissance à préserver. Lorsqu’elle voulait faire ses crêpes Maman Barberin étaient loin de supposer l’importance de son acte...
« La plupart des lectures qui nous ont façonnés, nous ne les avons pas faites pour, mais contre. Nous avons lu (et nous lisons) comme on se retranche, comme on refuse, ou comme on s’oppose. Si cela nous donne des allures de fuyards, si la réalité désespère de nous atteindre derrière le « charme » de notre lecture, nous sommes des fuyards occupés à nous construire, des évadés en train de naître. »
« Oui, l’histoire lue chaque soir [était](…) un retour au seul paradis qui vaille : l’intimité. Sans le savoir, nous découvrions une des fonctions essentielles du conte, et, plus vastement de l’art en général, qui est d’imposer une trêve au combat des hommes. » Daniel Pennac
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