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 René... ce marchand de rêves...

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Pascal
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MessageSujet: René... ce marchand de rêves...   Mar 10 Nov - 9:21

Tiens un petit portrait de René Fallet, je relis sa "Boîte à Pêche en ce moment"...

René... ce marchand de rêves...









« René Fallet est un piéton des villes. Il passe beaucoup de temps dans
les rues. Fallet est un homme de la rue. Tout l’indique : sa démarche
et ses godasses ; sa musette de vagabond qui fait partie de sa
silhouette ; ses vêtements et sa casquette, prévus pour les
intempéries. Il s’habille de façon très pratique comme tous ceux qui
déambulent. Cet accoutrement lui tient lieu de capote. Fallet est un
piéton décapotable. »
Jean Carmet


C’était un temps joyeux. L’époque brouillonne et débridée où
s’ébattaient mes vingt ans. Ce temps là l’est bien souvent… Même à
notre époque, ne comptez pas sur moi pour jouer les vieux c…
nostalgiques, ce n’est pas un rôle de composition et j’y arrive très
bien sans public…
En cette année 1980, je vivais plus ou moins en communauté, là où se posait mon sac.
Il avait la bougeotte ce sac, perpétuellement en cavale…
Un an plus tard, François Mitterrand deviendrait Président de La République,
plongeant notre jeunesse folle dans une fête immense et les petits
commerçants dans une Terreur abjecte… Des hordes de barbus-chevelus, le
pétard aux lèvres, allait envahir les crémeries, pillant sans vergogne
les petits suisses, se gorgeant de Juliénas à bas prix et mettant à sac
les rayons de mimolette… Le fantasme de 93 résonnait aux oreilles
boutiquières craignant pour la petite rente et la sauvegarde des bonnes
mœurs Judéo-chrétiennes…
Je partageais (on ne disait pas encore «squatter ») le pavillon de
banlieue d’un ami singulier aux amours chaotiques. Une espèce de
Pierrot lunaire mâtiné d’ours brun… Le mélange hasardeux d’un
électricien surdoué, d’un lecteur assidu et d’un fan de Jacques
Higelin, photographe talentueux… Vivant la plupart du temps dans sa
cuisine, un énorme matou sur l’épaule, mitonnant notre éternel
ordinaire du moment, des spaghettis à l’ail… Plat roboratif à l’haleine
ensoleillée. En ces mois de cale sèche, stoppé entre deux étapes, nous
avions la sérénité libanaise ou jamaïcaine (suivant la
production de la saison…) et la clairvoyance insolente de notre
jeunesse.
Un soir de Beaujolais nouveau (vous savez, le goût de banane…) le «
Frisé » me lança au travers de la toile cirée un bouquin fatigué d’être
feuilleté.
-« Tiens ! Tu devrais lire ce mec… »
A ma grande honte, je ne connaissais pas encore René Fallet… « La soupe aux choux » fut une révélation…
« La soupe aux choux, mon Blaise, çà parfume jusqu’au trognon, çà fait
du bien partout ou qu’elle se ballade dans les boyaux. Çà tient au
corps et çà vous fait même des gentillesses dans la tête. Tu veux que
je t’y dise, çà rend meilleur. Quand on s’est envoyé un bol de soupe en
plein dans le ventre, on a les arpions qui s’étirent dans les sabots ».

René Fallet
Comme l’on dit certains, lire un écrivain est la meilleure
manière de le fréquenter. Je me suis donc embarqué dans l’œuvre de René
et, en trois mois, j’avais « partagé » l’existence de cet éternel jeune
homme assoiffé de lectures et de tendresse… De Jaligny à la vallée
de la Bresbe, de Villeneuve Saint-Georges à Thionne où tu te promenais,
René, enfant lisant dans les chemins accompagné d’un canard apprivoisé…
Nous vivons dans nos existences des rencontres troublantes et
intéressantes, celle-ci fut immense… Des points communs, des vies
semblables parce qu’ordinaires… Banlieusard passionné de vélo et de
pêche, des parallèles simples qui me troublent encore au jour
d’aujourd’hui… Tu ne pouvais que me plaire… Ce n’était même pas de
l’identification, c’était un fait du destin… La veine beaujolais et la
veine whisky retournaient à la mer, mais faisaient quelques émules en
chemin… J’étais fait pour cet univers où finalement j’étais né et où
j’évoluais, simplement mon paysage et mes étangs étaient plus au Nord…
La lecture de ses carnets de jeunesse me parle encore et toujours d’un
ouvrier de chantier, ce n’est pas Rastignac parti à la conquête de
Paris. C’est l’histoire d’une bataille : celle du petit, de l’humble,
de l’artisan qui a décidé d’avoir son nom sur une enseigne. Sans mot de
recommandation, sans facilités financières, et comme le dit également
Yvan Audouard sans autre capital que ses rêves d’enfance… Fils de
communiste, amoureux de la poésie, Fallet était peut-être fou
d’humanité… C’est un pari si difficile… Moi, qui à 50 ans ne fréquente
guère le monde, peut-être pour ces mêmes raisons… Se méfier des hommes
parce que trop avide de compassion ou de générosité. Pas à mon égard….
Non… A l’égard de ce que nous sommes toutes et tous, un grand cœur qui
bat souvent trop vite… Etrange paradoxe… Aimer l’homme et le fuir, pour
mieux se protéger… Lui rêvait de « cœurs posés l’un sur l’autre », il
attend celle à qui il pourra faire « un pont de fleurs sur une rivière
de baisers ». Une écriture faite de « mots petits riens » de « tendres
balivernes ».
Ces carnets de jeunesse que je pourrai, que nous
pourrions pour certaines et certains reprendre à notre compte…
Le génial Didier Deaninckx reprend la phrase ultime laissée par Henri
Caler : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »Nous
sommes pleins de larmes, et souvent, nous en avons honte… Jacques Brel
disait à Jacques Chancel lors de « Radioscopie » « Un artiste, c’est
quelqu’un qui a mal aux autres ». Malgré les années passées, je sais
que de cela, nous ne guérissons pas…
Des passages de Fallet, je pourrai en citer des pages entières ; celui qui aimait tant les gens
qu’il en venait à les détester… Tant et tant de si belles pages de
tendresse :
« Quatre mains emmêlées sur des genoux jouaient à
la tendresse et se faisaient, en se pressant les unes contre les
autres, des réussites. »
« Sentimentalement, j’étais un train de
nuit qui regardait passer les vaches. Les chats siamois et leurs yeux
bleus. Les monstres. Mes monstres. Les poivrots éperdus. Les seins des
jeunes filles l’été. Les vagues. Les truites, du haut d’un pont. Les
étoiles descendues en flamme par les bazookas de l’aurore. Et je me
regardais passer aussi… »
René Fallet était un poète qui s’en
défendait, il faut lire son « chant funèbre à un bredin ». Le bredin de
Jaligny, une personnification de la naïveté de l’artiste face au monde
aux angles aigus.
Autre parallèle troublant… J’ai pendant longtemps, lors de week-ends à la campagne, partagé mes jeux d’enfant
avec un garçon simple… Les autres mômes du village lui faisaient une
vie d’enfer… Epoque rude où ne se pratiquait pas encore la dialectique
pompeuse de la discrimination positive… Les vies se répètent, se
reflètent dans l’eau des étangs, la pêche au petit matin, dans la brume
laiteuse…
Nous sommes maintenant arrivés après nos années d’illusion (c’est si
beau l’illusion) dans l’époque des « précieux ridicules de l’ère du
nylon ». Anar, je reste, même si c’est folklorique et délicieusement
anachronique.
Moins de deux ans après son copain Georges Brassens,
Fallet a tiré sa révérence… On ne refait pas du Brassens, du Brel ou du
Fallet… Non… D’ailleurs, il ne faut pas…
Il nous faut simplement continuer à porter la musette du promeneur,
dans cette vie, si belle quand même…
Les années 80 annonçaient la grisaille. Mon vieux Papa... Brassens...
Fallet… Toute ma jeunesse s’en allait dormir sous la terre…
Il était temps pour moi de reprendre mon sac et de retourner parcourir
le monde. La poussière des chemins allait sécher mes larmes… Ne me
secouez pas trop…


« Nous vivons des temps désolés où
l’homme se démode, s’inscrit au passif décoloré, automatise ses sens,
laisse la société anonyme s’en emparer, où l’homme perd toute figure
humaine, se dilue dans la masse, honteux d’être un individu, de ne pas
être à lui tout seul le rassurant pluriel. » René Fallet
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MessageSujet: Re: René... ce marchand de rêves...   Mar 10 Nov - 10:01

La soupe aux choux mon Blaise ça parfume jusqu'au trognon, ça fait du bien partout où qu'elle passe dans les boyaux. Ca tient au corps, ça vous fait même des gentillesses dans la tête. Tu veux qu't'y dise: ça rend meilleur.
La soupe aux choux
Citations de René Fallet
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MessageSujet: Re: René... ce marchand de rêves...   Mar 10 Nov - 10:02

Une autre...

Le melon sous sa cloche, la mouche sous son verre, Mme Peyralout sous sa caisse vitrée, Mme Peyralout posa Le Petit écho de la mode sur ses genoux et brama: Antoine!
Le triporteur (1951)
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MessageSujet: Re: René... ce marchand de rêves...   Mer 11 Nov - 16:22

C'est truculent et j'adore,en tout cas tu es un digne héritier des ces grands messieurs Pascal !

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MessageSujet: Re: René... ce marchand de rêves...   Mer 11 Nov - 16:39

merci pour ce grand honneur
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MessageSujet: Re: René... ce marchand de rêves...   

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